Ces derniers jours, je fonctionne au ralenti. Une mauvaise chute à vélo est venue immobiliser mon bras droit, celui qui accomplit presque tous mes gestes du quotidien.

Bien que ce soit temporaire, la réalité est là : je ne peux plus conduire, cuisiner devient un défi, me brosser les dents de la main gauche est maladroit, et me coiffer… on oublie ça. Moi qui suis habituée à agir et à offrir ma présence, je me retrouve soudainement à devoir dépendre de mon partenaire pour les gestes les plus simples.

Accepter que quelqu’un prenne soin de moi, me sentir diminuée, réaliser ma propre dépendance : c’est tout sauf évident. Ça ébranle le moral.

Bien sûr, ma situation est temporaire et n’a rien à voir avec la gravité d’une maladie incurable. Mais ce tout petit aperçu de dépendance m’amène à une réflexion bien plus profonde.

Comment font ces personnes qui, face à la maladie qui progresse, réalisent que leurs limites, elles, ne seront pas temporaires? Comment fait-on le deuil de son autonomie, de son indépendance, de sa mobilité? La résilience se développe-t-elle sur commande?

A-t-on le droit de trouver cela confrontant? De ressentir de la frustration, de laisser couler les larmes provoquées par ce sentiment de perte?

Dans ces moments, je repense souvent à ma mère. À son admission en soins palliatifs, elle avait refusé l’offre d’accompagnement autorisé que mon employeur me proposait.

Elle ne refusait pas ma présence, non. Mais avec cette clarté qui la caractérisait, elle m’a dit : « Il s’agit de ma fin de vie, Anouk, et non de la tienne. Tu dois continuer de vivre. »

Elle voulait vivre sa fin de vie comme elle l’entendait, dans un état de recueillement qui lui appartenait. À l’époque, comprendre l’évidence des deuils qu’elle se préparait à faire m’était difficile.

En tant que proches ou familles, nous pensons naturellement au deuil du lien que nous allons subir. Mais nous oublions parfois que les personnes en fin de vie ont, elles aussi, leurs propres deuils à traverser : le deuil de leur santé, de leur autonomie, de leur rôle, et des relations telles qu’elles les ont toujours connues. S’agit-il vraiment d’acceptation, ou plutôt d’un apprivoisement pas à pas, où la frustration et le chagrin ont pleinement le droit d’exister?

Accueillir l’autre dans ses limites, c’est lui laisser le temps de faire ses propres deuils. Sans forcer la résilience. C’est apprivoiser l’impuissance et choisir d’être là, tout simplement, avec le cœur.

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